Prédictions et faits de la réalité psychologique du choc des civilisations +++Par Boubacar Kanté (APS)+++

Présidence de la République

Dakar, 18 sept (APS) - Récemment en déplacement au Sénégal, Tariq Ramadan, intellectuel suisse d'origine égyptienne, a eu une analyse dont la lucidité sera comme confirmée par le hasard d'une actualité mondiale, mondialisée. Si le choc des civilisations n'est pas une réalité dans les faits, il constitue une réalité psychologique. Et je crois qu'il faut reconnaître cette réalité psychologique et il faut reconnaître qu'il y a des gens qui jouent ce jeu-là, dans les deux camps, qui veulent une polarisation extrêmement négative, avait-il déclaré. Après les remous nées de l'affaire des caricatures et la controverse actuelle née des propos du pape Benoît XVI, qui tendait à établir un lien entre l'islam et la violence, on comprend mieux l'engagement de cet intellectuel pour l'avènement d'une civilisation des civilisations, au-delà même du dialogue des civilisations. C'est à nous, de là où nous sommes, de mettre en évidence que nous avons des valeurs universelles communes. Ce n'est pas simplement d'un dialogue des civilisations dont on a besoin, à des moments donnés, il faut plus qu'un dialogue des civilisations, il faut même une civilisation des civilisations, avait-t-il expliqué. Pour lui, cela veut dire comprendre qu'il y a une civilisation supérieure qui est celle de la diversité de ces civilisations-là, ça, c'est un engagement et pour cela il faut parler des valeurs universelles communes. Loin du portrait d'un homme adepte du double langage, tel qu'il a été présenté dans certains milieux occidentaux, le discours éminemment structuré de M. Ramadan a fait ressortir les dimensions d'un intellectuel aux convictions musulmanes solides certes, mais ouvert d'esprit et à l'analyse lucide. Lucidité qui s'entrevoit à travers la réalité d'un contexte international fait de guerre contre le terrorisme et qui s'accommode d'un flou terminologique qui met dans le même paquet terroriste, extrémiste et conservateur. Le champ de la suspicion s'élargit quand on est passé de terroriste à extrémiste et à conservateur, a-t-il analysé. Et c'est la stratégie de ceux qui ont envie de dire que la radicalité des plus radicaux n'est que l'une des expressions de la normalité du plus grand nombre. De sorte qu'en ciblant les uns, on jette la suspicion sur tous les autres. Lucidité également quand Ramadan, physique délicat, regard franc, les yeux comme éplorés d'avoir trop longtemps versé des larmes suite à une quête vaine d'une splendeur perdue de l'islam, appelle à une réforme radicale. En avertissant que les musulmans ne peuvent pas continuer, aujourd'hui, à entretenir une pensée musulmane qui répète des slogans mais qui ne contribue en rien. Tariq ramadan n'est non plus avare en autocritique : je n'hésite pas, confie-t-il, à dire que le monde musulman et les musulmans en général traversent une crise très très profonde. Je pense aujourd'hui que nous devons établir une profonde réforme, ce que j'appelle une réforme radicale. Et pour cela, nous devons nous réconcilier avec le message universel, une éthique appliquée musulmane et trouver dans les différentes sphères une pensée nouvelle, une énergie intellectuelle de contribution et de transformation, non pas une réforme qui s'adapte mais une réforme qui transforme, argumente-t-il. Mais à côté, on est forcé de reconnaître la réalité d'un contexte internationale fait d'hostilité et d'injustice pour les musulmans et l'islam. Contre les grands médiats, il faut reconnaître qu'on est plus prompt à parler d'antisémitisme que d'islamophobie. Analysant la mobilisation de l'establishment médiatique et politique français après le meurtre d'Ilan Halimi, jugé comme un crime antisémite, Le Monde diplomatique s'étonne du silence parallèle à un autre meurtre, six jours plus tard, de Chahïb Zehaf, musulman. Vraisemblable pour les mêmes raisons, le caractère raciste de ce second meurtre n'est pas non plus certain. Mais presque tous ceux qui s'étaient engagés pour Ilan Halimi se taisent, fait remarquer le mensuel. La réalité psychologique de ce choc des civilisations est bien plus palpable dans l'opinion. De fait, 90 pour cent des Français se disent prêts à élire un président de la République juif, mais seuls 36 pour cent d'entre eux voteraient pour un candidat musulman, écrit le même journal rapportant les résultats d'une enquête menée par Artenice Consulting. Non seulement politiques et journalistes sous-estiment la poussée quantitative du racisme antiarabe et islamophobe, mais ils en négligent la dimension quantitative : le contraste entre la marginalisation de l'antisémitisme et la recrudescence des préjugés antiarabes et antimusulmans après le 11 septembre, commente le Monde diplomatique. De même, l'hebdomadaire anglais The Economist a récemment fait valoir le poids du lobby israélien et de la droite religieuse dans l'alignement des Etats-Unis sur les positions de l'Etat hébreu, en s'interrogeant, comme beaucoup de musulmans peuvent le faire : pourquoi l'Amérique est-elle tellement plus pro-israélienne que l'Europe ?. Les évangélistes blancs sont nettement plus pro-israéliens que les Américains en général. Plus de la moitié d'entre eux se déclarent très favorables à Israël. (Le tiers des Américains qui se disent favorables à Israël précisent qu'ils le sont en raison de leurs croyances religieuses). Deux Américains sur cinq croient qu'Israël est un don de Dieu au peuple juif, et un sur trois que la création de l'Etat hébreu a été un pas vers le Second Avènement, écrit le journal. Les activistes de la droite religieuse s'efforcent de convertir ce sentiments latents en soutien politique, note la même source en faisant remarquer que les chrétiens évangélistes représentent environ le quart de l'électorat américain et sont la base des partisans de Bush. BK/ADC