Une exposition d'affiches de films inspire un regard senegalais sur l'histoire du cinema

Culture

Dakar, 7 avril (APS) - Une exposition d'affiches de films de l'artiste senegalais Ablaye Ndiaye "Thiossane" propose un regard decale et attendri sur l'histoire du cinema dont les periodes les plus fastes au Senegal rendent compte de l'influence exercee par le 7e art sur le peintre et musicien et sa vision d'un art ouvert sur le monde.   L'exposition ouverte mardi a la galerie "Le manege" a Dakar comporte 350 dessins d'affiches de films dont 240 appartenant a la collection privee de Florent Mazzoleni.   Des affiches reproduits sur du papier simple A4, par lesquelles Ablaye Ndiaye "Thiossane", 85 ans, revient sur une epoque faste pour le cinema senegalais pendant laquelle les salles de cinema florissaient dans les capitales regionales comme Thies, qui comptait a elle seule sept espaces de diffusion tels que "Agora", "Palace", "Rex", "L'Aiglon", "L'Empire".   Ablaye Ndiaye Thiossane dessine sa premiere affiche de cinema en 1949. Il avait alors 14 ans et habitait en face d'un cinema.   Il s'installait devant les salles et commencait a recopier les affiches des films qui y sont projetes. L'artiste en a realise plus de 2000, inspirees principalement de films etrangers, americains, francais, egyptiens ou indiens.    "Ce qui est interessant dans ce travail, commente Olivia Marsaud, l'une des commissaires de l'exposition, c'est que Ablaye a toujours vecu a Thies et le cinema lui a permis de s'ouvrir sur le monde entier, de voyager tout en restant dans sa ville."   L'artiste repete d'ailleurs a qui veut l'entendre que le cinema lui a permis de parler francais.   De fait, Ablaye Ndiaye Thiossane, tout en restant "local" dans sa ville natale, propose une ouverture vers "l'universel", a travers des dessins d'affiches de films venus des Etats-Unis, d'Italie, de l'Inde, de la France, de l'Egypte.   Des reproductions de westerns, de films d'aventure et d'amour qui ont d'une certaine maniere contribue a sa vision de l'art et a sa formation artistique.   "Si l'on compare avec les affiches originales, pour certains, il a respecte l'original, parfois il decide de dessiner les choses qui l'ont marque dans le film, parfois il change les couleurs et les formats. Il y a une vrai reinterpretation", souligne la commissaire de l'exposition.    L'artiste qui dessine toujours en noir les actrices representant Cleopatre, par fidelite aux idees de l'historien senegalais Cheikh Anta Diop, rappelle que pour lui tout avait commence avec "Il marchait la nuit", film d'Alfred Werker ayant inspire sa premiere affiche.   D'autres films, cultes ou non, ont inspire l'artiste comme "Le cavalier noir" de Ray Ward Baker (Royaume-Uni, 1961), "Tarzan et la revolte de la jungle" de William Whitney (Etats-Unis, 1970), "Insaaf" de Kebar Kappor (Inde, 1956), "Le ciel brule" de Giuseppe Masini (Italie Espagne, 1958) ou "Le retour de Godzilla" de Matoyoski Oda (Japon, 1955).   "Je suis tres content de cette exposition, j'ai toujours voulu montrer mes dessins. Si je n'avais pas mesure l'importance de ce travail, j'aurais abandonne depuis longtemps. J'avais un don du dessin et en voulant etre peintre comme mes aines, je les suivais dans la reproduction des affiches de films", explique Ablaye Ndiaye Thiossane.   Les affiches de cette exposition-hommage sont classees par thematique de douze tableaux, avec cependant peu de films africains du fait de la rarete de la production africaine a une epoque ou seule l'Egypte comptait vraiment dans ce domaine.   La production nationale du Senegal s'en sort avec "Le bracelet de bronze" de Tidiane Aw, "Xala" de Sembene Ousmane et "Njangaan" de Mahama Johnson Traore dont les affiches ont ete exposees.   Un coin de la galerie a ete reserve aux photos d'archives personnels de l'artiste, ainsi qu'a des reproductions a l'identique d'objets intimes ornant sa chambre a Thies, a savoir livres, cassettes, diplomes d'honneur ou de reconnaissance, carte de membre de l'Orchestre national.    L'interet de cette exposition tient par ailleurs a la mise en lumiere de cette facette meconnue de l'artiste et de son art, une decouverte qui se prolonge a travers une tapisserie des Manufactures des arts decoratifs (MSAD) de Thies, intitulee "Songho" et inspiree d'une toile d'Ablaye Ndiaye "Thiossane", en meme temps qu'un film documentaire sur l'artiste. L'artiste, un ancien peintre-cartonnier du MSAD, compte parmi les premieres equipes de cette entreprise implantee a Thies en 1966, a l'initiative de l'ancien president Leopold Sedar Senghor.  Ablaye Ndiaye Thiossane est egalement un musicien-chanteur de l'Orchestre national qui a sorti son premier album solo a l'age de 75 ans.    Il est l'interprete de la musique du premier festival mondial des arts negres de 1966.    "Le cinema m'a appris a lire, a ecrire et a parler le francais. Il m'a donne envie de faire de la musique", dit-il dans le film document qui retrace la trajectoire de l'artiste.   "Cette exposition montre le genie de Ablaye Ndiaye Thiossane. On se rend compte de l'ingeniosite de l'artiste, de son talent a travers ses oeuvres", a souligne le directeur des Manufactures senegalaises des arts decoratifs, Aloise Diouf.    "C'est un grand artiste senegalais qui doit etre davantage connu par les jeunes et a qui on doit rendre hommage de la maniere la plus belle possible. Nous sommes fiers de lui", a-t-il ajoute.