L'interdiction du plastique, nouvelle frontière d'un secteur transversal

Environnement

Dakar, 24 fév (APS) - La croissance non contrôlée de la pollution plastique a conduit le gouvernement sénégalais à adopter une loi relative à la prévention et à la réduction de l’incidence des matières plastiques sur l’environnement, une donne nouvelle à laquelle de nombreux acteurs du secteur sont appelés à s’ajuster pour espérer profiter des gains escomptés de cette mesure, au-delà de son caractère salutaire pour la collectivité. La nouvelle loi abroge celle de mai 2015. Cette dernière interdisait la production, l’importation, la détention, la distribution et l’usage des sachets plastiques à "faible micronnage".   Le texte devant entrer en vigueur le 20 avril "concerne la gestion rationnelle des déchets plastiques, en plus d’être une illustration de la volonté renouvelée du gouvernement du Sénégal d’éradiquer la pollution plastique", a précisé Abdou Karim Sall, ministre de l’Environnement et du Développement durable.   Selon lui, cette loi n° 2020-04, du 30 janvier 2020, prend en compte toutes les dispositions novatrices alignant le Sénégal sur les pays avant-gardistes en matière de lutte contre la pollution plastique.   Elle s’articule autour de dix chapitres, consacrés aux dispositions générales et aux restrictions de la mise sur le marché d’un système de consigne pour les bouteilles en plastique.    De même, le régime de responsabilité élargie des producteurs, la prévention de la production des déchets plastiques, le tri sélectif et le recyclage sont également pris en compte par la nouvelle loi, au même titre que l’importation et l’exportation de déchets plastiques, les dispositions financières et fiscales de la saisie et la transaction des dispositions pénales et finales.   "Je suis heureux d’annoncer que les industriels ont décidé d’accompagner la mise en œuvre de cette loi. Nous sommes tous des Sénégalais, quand une loi est mise en œuvre, son avenir est de la voir être appliquée", a indiqué le ministre de l’Environnement.   Il a évoqué "la compréhension" dont font preuve les fabricants de sachets en plastique au sujet de cette nouvelle loi, faisant valoir que les industriels "ont clairement" fait part de leur volonté d’arrêter la production de tout ce qui relatif au plastique prohibé, une fois la loi mise en application.   "C’est un bon point important dans le cadre des rencontres que nous avons initiées", s’est félicité le ministre.   Il note toutefois qu’un autre volet de la question concerne les commerçants, importateurs de sachets plastiques.   "Si nous avons l’accord des industriels, nous souhaitons que les commerçants aient la même compréhension en s’abstenant d’importer le plastique afin que cette loi soit mise en œuvre au grand bénéfice de tous les Sénégalais, comme l’a consigné le président de la République", a souligné Abdou Karim Sall.                  Les acteurs adhèrent à la mesure   Un appel pas tombé dans l’oreille d’un sourd si l’on en croit Amy Mbengue, fondatrice et directrice générale de "Ecobag Recycling", une unité de recyclage de déchets plastiques.    "Nous sommes résolument engagés dans le développement durable, car notre structure est une start-up qui évolue dans l’économie circulaire", qui concerne la réutilisation et le recyclage, pour une préservation de l’environnement.   "Nous sommes une entreprise qui œuvre dans la valorisation des déchets plastiques, de ceux issus des ménages, du commerce des industries pour en faire une matière première secondaire", a expliqué Mme Mbengue.   "Ecobag Recycling" est une entreprise d’utilité publique, sociale, environnementale mais également économique, car à travers ses activités, résultent de multiples impacts sociaux en termes de création d’emplois verts, de lutte contre la dégradation de l’environnement compte non tenu des retombées économiques.   "Des industries locales, à travers ce plastique recyclé, parviennent à être plus compétitives. C’est pourquoi nous nous félicitons de cette loi, d’autant que c’est une suite logique de lutte contre la dégradation de la nature", s’est réjouie cette jeune entrepreneure.   Elle insiste sur les conséquences du péril pastique, qui se traduisent par une pollution non seulement visuelle, pour les êtres humains, mais aussi pour la faune et la flore.   "Cette loi vient en parfaite adéquation avec nos activités, car nous luttons contre le péril plastique. C’est pourquoi, nous donnons une seconde vie à ces déchets", a déclaré la directrice d’Ecobag, appelant à une application "très rapide" de la nouvelle loi.   Une perspective qui devrait créer de nouvelles opportunités, le plastique recyclé étant par exemple destiné aux industries dédiées à la fabrication de chaussures ou au rotomoulage, procédé de mise en forme par moulage des matières en plastiques, entre autres.   Ces sociétés "sont les destinataires de cette matière première que nous produisons", souligne Amy Mbengue.              Les récupérateurs saluent la mesure   Les récupérateurs également semblent se contenter de la nouvelle loi, comme le laisse entendre El Hadj Malick Diallo dit "Mbankass", président des récupérateurs de Mbeubeuss, la célèbre décharge située à Malika, dans la lointaine banlieue dakaroise.   El Hadj Malick Diallo se dit d’autant plus en phase avec la nouvelle loi qu’elle concerne relève-t-il "le plastique fin notamment les sachets et les gobelets de café", un type de matière qui n’a pas de valeur marchande pour un récupérateur.    S’y ajoute que ce type de plastique contribue à polluer la nature, les sachets enfouis naturellement au bord des berges étant de nature à empêcher le sable d’aspirer l’eau.   A contrario, le plastique usagé qui se retrouve à la décharge de Mbeubeuss "est celui de haute densité" et est "utilisé pour le recyclage des chaises, bassines et autres objets usuels domestiques."   "Si on interdit ce type de plastique, je sais que cela va toucher tout le Sénégal", a fait observer M. Diallo.   Aussi assure-t-il adhérer "totalement" au programme "zéro déchet" lancé récemment par le Président Macky Sall, ajoutant que même "Mbeubeuss zéro déchet" peut se faire.   "J’ai toujours soutenu qu’un triage soit fait au niveau des maisons, pour arriver à Mbeubeuss +zéro déchet+. De ce point de vue, nous serons en même temps des prestataires de service", a indiqué le président des récupérateurs.   Dans ce cas de figure, une fois la poubelle déposée devant les concessions, les récupérateurs n’auront plus qu’à récupérer "le plus vite que possible" ce qui est récupérable.    De cette manière, il est possible d’arriver à un objectif de ‘’zéro déchet’’ à la décharge de Mbeubeuss, si 80% des déchets sont récupérés au préalable.    Le Sénégal peut s’inspirer, sur ce point, de ce qui se fait dans d’autres pays plus avancés dans ce domaine et dans lesquels il existe des déchetteries. "Il faut faire le tri en amont avant que le lot ne soit conduit à la décharge", a préconisé le technicien, déplorant que Mbeubeuss soit "une décharge sauvage non normalisée".                              Le sachet en papier, une alternative   Il reste que l’interdiction de l’importation, de la fabrication et de l’utilisation des sachets en plastique nécessite des mesures d’accompagnement à travers notamment la vulgarisation de l’emballage en papier.   "Nous avons depuis longtemps préconisé l’utilisation du sachet en papier avant même la prolifération des produits plastiques et que des dispositions soient prises" pour lutter contre ce phénomène, a fait observer Moustapha Lô Goudiaby, responsable commercial à Rufsac, une société spécialisée dans l’emballage en papier.   Rufsac s’est lancée, depuis quelques années, dans la fabrication de sachets en papier en vue de contribuer à sa manière à la réduction de la consommation des sachets plastiques.   Pour ce faire, Rufsac cible principalement les pharmacies, jugées plus proches des populations, pour vulgariser ses sachets en papier.   Ce faisant, "les pharmaciens ont beaucoup joué leur partition", en ce qui concerne la sensibilisation sur l’importance des emballages en papier, a indiqué le responsable commercial de Rufsac, qui dit d’autant plus apprécier "très positivement" la nouvelle loi.   Sur cette base, Rufsac a entrepris d’accompagner l’Etat "à travers le ministère de l’Environnement pour une vulgarisation de cette loi qui permettra au moins, à tout Sénégalais, de se l’approprier, car utiliser un sac en papier participe à la préservation de l’état de santé de chaque individu".   La société propose ainsi plusieurs formats aux consommateurs pour toucher le plus grand nombre de personnes, jusqu’aux petits détaillants, une manière d’élargir l’offre, selon son responsable commercial.   "Nous voulons amener le consommateur à changer de comportement et le conscientiser pour l’amener à se familiariser à ce papier, et ainsi lutter contre la prolifération du sachet plastique", a-t-il déclaré.   "Quelque part, il faut que les populations soient conscientisées et arrivent à comprendre les enjeux, car on s’oriente de plus en plus vers l’économie verte et l’énergie renouvelable", a dit Moustapha Lô Goudiaby, pointant les dégâts causés par les plastiques, visibles partout après les pluies en particulier.                                Le mot du détaillant   Même les petits détaillants détails semblent dans de bonnes dispositions concernant la nouvelle loi et de ses perspectives, à l’image de Mamadou Diallo, qui tient une table de fruits à la rue Mass Diokhané, au Plateau.   Pour Mamadou Diallo, visiblement sensible à la question du péril pastique, "l’essentiel est de disposer de quoi mettre le produit vendu".    "Les sachets plastiques causent beaucoup de danger, ils polluent l’atmosphère et entrainent beaucoup de dégâts pour notre bétail", dit-il, ajoutant que la sensibilisation doit toucher davantage les fabricants de sachets plastiques, principalement les industriels.   Astou Thiaw, vendeur de coucous à la SICAP, un quartier autrefois habité par la moyenne bourgeoisie dakaroise, se dit de son côté en phase avec l’interdiction des sachets plastiques, une mesure à saluer, selon elle.   "J’espère que j’aurai de quoi emballer mon produit", lance-t-elle, pour suggérer la nécessité des mesures d’accompagnement avant l’application de nouvelle loi.   Elle estime que le sachet en papier doit être disponible à suffisance avant l’entrée en vigueur de la nouvelle loi, au risque de voir certains commerces se retrouver dans une situation d’inconfort.   SBS/BK/AKS