Marie-Angélique Savané prône une discussion nouvelle sur le féminisme

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Il faut créer les conditions d'une discussion nouvelle. Il faut une conversation sur les grands problèmes que les femmes peuvent rencontrer. Notre génération s'est lancée dans la bagarre. Maintenant on a l'impression que les gens se contentent du peu que l'Etat, leurs maris ou les religieux leur donnent, a-t-elle lancé, samedi après-midi au cour d'un débat sur le féminisme au Sénégal : histoire, actualité, organisé par la Librairie Athéna et modéré par le philosophe Abdoulaye Elimane Kane. Mme Savané a relevé qu'il y a un hiatus – entre sa génération qui a porté le combat dans les années 1970-80 et la suivante - qu'elle n'arrive pas s'expliquer. On n'a pas pu avoir une nouvelle génération. Il y en a eu quelques-unes qui étaient venues mais elles ont eu tellement peur – parce qu'elles ont pensé que les exigences qui étaient les nôtres, les revendications qui étaient les nôtres, étaient telles que personne n'a osé, a-t-elle indiqué. On a réduit tout ce pour quoi on s'est battu pendant des années à des enjeux politiques alimentaires, a-t-elle déploré, estimant que c'est pour cette raison qu'il faut reprendre le débat. Le féminisme fait partie des sujets de société qui interpellent ce pays. On pense que quand on élu quelqu'un, on pense que les choix sont faits. Donc on ne discute plus. La discussion est permanente, parce que c'est un processus par lequel on cherche à définir une citoyenneté sénégalaise et qui est loin d'être acquise, a-t-elle insisté. Elle a ajouté : Je suis inquiète de voir que le corps de la femme, auquel on avait réussi à donner une certaine dignité, était manipulé. Je suis affolée de voir à la télévision comment, d'un côté on le (corps de la femme) découvre au point qu'il ne reste plus grand-chose et de l'autre on le couvre au point qu'on ne voit presque plus rien. Je n'entends plus le concept de subordination, on ne parle plus d'oppression. On parle du genre. Je crois qu'il y a une faiblesse théorique qui fait qu'il n'y a pas de débat, a-t-elle poursuivi. Et parce qu'il n'y a pas de débat, on ne sent pas le besoin de faire des recherches pour essayer de comprendre ce qui fonde l'inertie des femmes sénégalaises, pourquoi elles ne sont pas capables d'aller à contre-courant. Elle est revenue sur le travail mené par le mouvement Yewu Yewi, la seule organisation qui s'est déclarée féministe au Sénégal, qui l'a théorisé et l'a mis en pratique : le combat pour la célébration de la Journée du 8 mars, la création de la revue Fippu (se rebeller), qui défendait un point de vue féministe, la création du Prix Aline Sitoe Diatta pour distinguer un chef d'Etat prenant des mesures en faveur de l'émancipation des femmes, le débat sur la polygamie, la sexualité des femmes, l'avortement, l'éducation des filles, etc. Il s'agissait de dire aux femmes que leur statut n'est pas surnaturel et soutenir que ce n'est pas un dieu, selon les croyances, qui l'a imposé, a rappelé Mme Savané. C'est un système qu'on appelle le patriarcat qui l'a organisé, systématisé à travers des lois, des coutumes, des tabous, des pratiques qui font que, à la fin, on croit que, au fond, c'est d'essence divine. Marie-Angélique Savané a aussi évoqué les études lancées par l'Organisation des Nations unies et qui ont contribué à démystifier le statut des femmes, en faisant comprendre les mécanismes par lesquels on opprime la femme, on organise son oppression et tout le principe de ce qu'on appelait la subordination des femmes. L'autre aspect ayant éteint le féminisme au Sénégal est, selon elle, la venue des projets dits féminins. A ce sujet, elle a dit : Tout le monde s'est jeté là-dessus, pourvu qu'il y ait le mot +genre+. C'est devenu ce que j'appelais le féminisme alimentaire. Beaucoup de femmes se sont lancées dans ce domaine. Elles n'étaient pas féministes, elles ne connaissent pas l'idéologie féministe. Mais elles travaillaient sur les femmes. Marie-Angélique Savané a en outre déploré le renouveau du conservatisme, se disant affolée, maintenant, de voir le conservatisme sénégalais, tant sur le plan socioculturel – on revient toujours au passé – que sur le plan religieux. Sur ce plan, que ça soit les chrétiens ou les musulmans, on est encore à des années-lumière d'un débat progressiste. On croit que c'est en préservant un minimum de cohésion sociale qu'on va s'en sortir. Or, il faut que les jeunes filles d'aujourd'hui, qu'elles soient chrétiennes ou musulmanes, osent aller à contre-courant. Ce pays ne va pas se créer sans les femmes. S'il y a 50,2 % de femmes au Sénégal, on ne peut pas parler d'émergence si elles ne sont pas impliquées, a-t-elle conclu.