La piraterie se nourrit de la confusion sur le patrimoine national, selon un chercheur

Genre

"On évoque souvent l'appartenance à un patrimoine commun, national ou ethnique, pour justifier le plagiat qui peut concerner parfois des œuvres dont les auteurs ne sont pas connus", écrit M. Guèye, historien de formation, dans son livre intitulé Sanokho ou le métier du rire, publié aux éditions L'Harmattan. "On peut citer parmi les chansons célèbres les plus reprises Niani Bagne na ou Wango, de même parmi les groupes populaires dont on puise sans cesse dans le répertoire figurent le Cercle de la jeunesse de Louga et l'UCAS de Sédhiou", ajoute l'auteur, titulaire d'un MBA en Gestion du patrimoine culturel de l'Université internationale francophone Léopold Sédar Senghor d'Alexandrie, en Egypte. "Ainsi, beaucoup de succès artistiques doivent beaucoup au plagiat ou au moins, à la reprise d'œuvres dont les vrais auteurs ne sont pas toujours associés à ce succès", analyse-t-il, en plaidant pour une valorisation de l'artiste par sa création, une perspective qui devrait selon lui passer par le fait de "conférer un véritable statut à la création et au créateur". "On peut citer parmi les chansons (reprises, NDLR) les plus connues quelques unes de Youssou Ndour et leurs auteurs : Birima de Ndèye Mbaye Djinma-Djinma, Atou reer na de Mada Thiam, Badou dèm na de Mbissane Ngom, Country boy de Biram Ndeck Ndiaye ou Wareef de Mademba Diop (…)", relève-t-il. L'auteur écrit encore : "D'autres artistes ou groupes sont également beaucoup cités pour des cas de plagiat ou de reprise : c'est notamment le cas du Touré Kounda avec Saporta de Gaston Diadhiou, Coladera de Abdou Sonko, Jongoma del wax nijaay de Laye Mboup et On verra ça de Messing Cissokho". De même, poursuit Omar Guèye, enseignant à l'université Cheikh Anta Diop de Dakar, Cheikh Lô a interprété les textes prêtés au poète Thierno Seydou Sall, Ndogal et au professeur Assane Sylla, Ndox. L'interrogation sur le destin souvent tragique des artistes nous amène ainsi à poser la question de leur rapport à leur société et leur droit à disposer du fruit de leur travail, d'où la question des droits d'auteur ou des droits liés à la création, analyse-t-il encore. "Si aujourd'hui encore les artistes sont soumis à une certaine précarité, c'est aussi parce que ces droits ont été pendant longtemps équivoques, puisque le succès artistique et l'appartenance à une communauté où le bien collectif furent déterminant dans bien des cas", explique l'universitaire sénégalais. "Nous sommes tous interpellés par notre rapport au savoir dans notre société ; la notion de +propriété intellectuelle+ stricto sensu n'est pas une catégorie qu'on a l'habitude de s'approprier. La propriété (y compris intellectuelle) est plutôt collective dans nos sociétés", souligne Omar Guèye. "Ce qui fait que la notion d'auteur tend à perdre son sens dans cette espèce de pensée collective qui sert de référentiel théorique. Il est donc plus facile dans ce type de société de savoir qui a fait quoi que de savoir qui a dit quoi", fait-il valoir. "Ainsi, constate l'historien, Wolof Ndiaye et Mag-gni deviennent des penseurs collectifs à qui on attribue des propos de Kocc Barma Fall, de Ndamal Kajor ou quelque autre esprit bien-pensant. Dès qu'une réflexion tombe sur la place publique, dès qu'une réflexion structurante ou consolidante née d'un vécu ou d'une expérience personnelle passe de bouche à oreille, elle devient une +propriété collective+ de la communauté". "Cet état de fait traduit une incapacité du créateur à jouir +exclusivement+ de sa création et jusqu'à une certaine période, signale l'auteur, il était exclu d'ester en justice contre un éventuel +pirate+". "Au contraire, reprend M. Guèye, la piraterie ou le plagiat est pour lui une forme de reconnaissance autrement plus valorisante que la contrepartie matérielle qu'il peut tirer d'un éventuel procès. Les exemples sont légion". "Ainsi, Khady Diouf du Théâtre national Daniel Sorano, permit à Ismaël Lô qui avait repris sa chanson Ndèye wassaname de le faire pour tout son répertoire, s'il le désirait. Ce fut aussi le cas de l'auteur Abou Diouba Deh qui adopta la même attitude avec Fatou Guéwel Diouf qui avait repris son œuvre (…)", précise-t-il. "Par contre, beaucoup de contentieux existaient à propos des droits d'auteur entre les interprètes, notamment les chanteurs, et les véritables créateurs", note-t-il ensuite, avant d'ajouter : "Beaucoup de créateurs requéraient ainsi l'arbitrage du Bureau sénégalais des droits d'auteur (BSDA) contre divers artistes qui avaient repris leurs œuvres". Ainsi, par exemple, de "Mademba Diop, du Cercle de la jeunesse de Louga qui fut un des plus +plagiés+, semble-t-il, par Youssou Ndour pour son titre Wareef, Eric Mbacké Ndoye avec Pootaan, El Hadj Faye avec Cam, entre autres".